Dans la légende paiute, les morts dansent de l’autre côté d’un étroit pont de pierre.
À l’extrémité sud de la Vallée de la Mort, le sol descend sous le niveau de la mer et la chaleur estivale dépasse les 50 degrés Celsius. Les salines se fissurent en polygones blancs. À l’ouest, la chaîne de Panamint s’élève, dénudée et plissée, criblée d’anciens puits de mine, vestiges d’un siècle de prospecteurs venus chercher de l’argent, du borax et de l’or.
Les Shoshones Timbisha vivent dans cette vallée depuis des générations, et les Paiutes du Sud le long de sa bordure orientale. Depuis que des étrangers écrivent à son sujet, l’endroit fascine et suscite des récits sur ce qui se cache sous terre.
Le plus connu de ces lieux possède un nom : Shin-Au-Av, généralement traduit par le Pays des Esprits ou le Pays des Fantômes. Il s’agirait d’un royaume souterrain situé sous la vallée, accessible par des passages creusés dans la roche.
Au XXᵉ siècle, ce nom s’est associé à une autre réalité : une cité perdue de tunnels, de momies et de géants, dans laquelle des prospecteurs juraient avoir découvert par hasard des vestiges à jamais disparus. Au XXIᵉ siècle, elle a accueilli des habitants dont aucune version ancienne ne fait mention : un peuple serpentin.
Un guide paiute du nom de Tom Wilson a cherché la cité cachée jusqu’à sa mort en 1968. Il était convaincu que son grand-père s’y était rendu. Depuis, personne ne l’a retrouvée. Le chemin menant à Shin-Au-Av se mêle à trois récits très différents, chacun devant être exploré selon ses propres termes.
Le Pays des Esprits
L’histoire est généralement racontée ainsi. Un chef Paiute perdit sa femme bien-aimée et ne put se résoudre à sa disparition. Toujours vivant, il se mit en route à sa recherche, s’enfonçant dans des tunnels souterrains, bravant dangers et esprits, jusqu’à un gouffre franchi par un étroit pont de pierre. De l’autre côté, une jeune femme, la fille du souverain des lieux, l’accueillit. Au-delà s’étendait le Pays des Esprits, où dansaient les morts. Pendant des jours, il observa les danseurs jusqu’à apercevoir sa femme parmi eux. La fille lui donna un seul ordre :
« Prends-la et cours, et quoi qu’il arrive, aucun de vous deux ne doit se retourner. »
Il lui prit la main et courut vers le pont. Juste avant d’y arriver, il jeta un coup d’œil en arrière. Sa femme avait disparu. Il retourna seul auprès des siens et passa le reste de sa vie à leur raconter ce qu’il avait vu.

Le nom Shin-au-av appartient à la tradition paiute. Au début des années 1870, l’explorateur et ethnographe John Wesley Powell a recueilli des récits des Paiutes du Sud et des Utes où les frères Shin-au-av, êtres puissants de l’ère mythique, débattent des affaires du peuple et façonnent le territoire. Ce voyage dans le monde souterrain, tel qu’il circule aujourd’hui, a connu de nombreuses adaptations : dans des recueils de légendes du Sud-Ouest américain, dans des récits de voyage sur la Vallée de la Mort et désormais sur d’innombrables sites web. Sa première version imprimée est difficile à retrouver. Dans aucune de ces versions, le souverain du Pays des Esprits n’est un serpent, et personne ne construit de ville. C’est un récit de deuil, de la frontière entre les vivants et les morts, et de la règle inviolable.
Orphée dans le Grand Bassin
Quiconque a grandi avec la mythologie grecque en reconnaîtra immédiatement la trame. Orphée, dont le chant pouvait déplacer les pierres, descendit aux Enfers pour ramener son épouse Eurydice, charma Hadès et Perséphone pour qu’ils la libèrent, et la perdit à jamais lorsqu’il se retourna alors qu’ils approchaient de la lumière. Le Japon raconte la même histoire. Dans le Kojiki, texte du VIIIe siècle, le dieu Izanagi suit sa défunte épouse Izanami jusqu’à Yomi, le royaume des morts, enfreint son interdiction de la regarder, aperçoit son corps en décomposition et s’enfuit. La règle diffère, la fin est la même.
La ressemblance entre le récit paiute et le récit grec n’est pas une découverte moderne. En 1935, l’anthropologue Anna Gayton publia une étude sur ce qu’elle appelait le mythe d’Orphée en Amérique du Nord, et en 1957, le chercheur suédois Åke Hultkrantz consacra un ouvrage entier, La tradition d’Orphée chez les Indiens d’Amérique du Nord , aux nombreuses versions recensées à travers le continent, notamment dans l’Ouest. Un homme suit une épouse ou un enfant défunt dans l’au-delà, se voit imposer une condition pour les ramener à la vie, et échoue à maintes reprises, de la Californie aux Grandes Plaines.
Comment tant de peuples sont parvenus à la même histoire reste un sujet de débat, et cela demeure l’une des questions les plus troublantes dans l’étude des mythes. Certains chercheurs privilégient une transmission très ancienne, un récit véhiculé par le détroit de Béring et à travers les Amériques pendant des millénaires. Hultkrantz, quant à lui, s’intéressait davantage à l’expérience vécue : les voyages initiatiques des chamans partis chercher les âmes des malades, et les rêves des endeuillés, qui, dans toutes les cultures, font presque revenir les morts à portée de main. Chacune de ces réponses est extraordinaire. Aucune n’implique que le monde souterrain soit un lieu de tunnels et d’habitants où un prospecteur pourrait tomber.
Les tunnels des prospecteurs
Ce genre de monde souterrain est apparu avec les mineurs. Dans les années 1920, un prospecteur connu sous le seul nom de White affirma qu’alors qu’il travaillait dans une mine abandonnée à Wingate Pass, dans le coin sud-ouest de la Vallée de la Mort, le sol s’était dérobé sous ses pieds. Il tomba dans un tunnel qui menait à des salles remplies de centaines de corps momifiés, vêtus de cuir et entourés de lingots d’or, éclairés par une lumière qu’il décrivit comme jaune-verdâtre pâle d’origine inconnue. Il déclara y être retourné deux fois, une fois avec sa femme et une fois avec son associé, Fred Thomason.

Tom Wilson, trappeur et guide paiute, entendit l’histoire et la reconnut. Son grand-père, raconta-t-il, avait découvert une cité souterraine peuplée de gens à la peau claire, avec des chevaux et une nourriture étrange. La plupart des membres de son peuple doutaient de ce récit. Wilson, lui, y croyait. Lorsque White le conduisit finalement, avec un groupe d’archéologues, sur les lieux, ils ne trouvèrent aucune caverne, seulement un curieux tunnel creusé dans la roche et qui se terminait par un mur lisse.
En 1932, l’écrivain Bourke Lee ajouta une autre version dans son livre *Death Valley Men* . Deux mineurs, Jack et Bill, affirmèrent avoir découvert un tunnel s’enfonçant sur une trentaine de kilomètres dans les monts Panamint, au bout duquel se trouvaient des momies et de l’or. Un ami, racontèrent-ils, leur avait dérobé les objets qu’ils avaient rapportés, et ils ne parvinrent jamais à retrouver l’entrée. La dernière fois qu’on eut de leurs nouvelles, ils se préparaient à escalader le versant est des Panamint pour le chercher de l’autre côté.
Momies, géants et l’été 1947
L’histoire atteignit son apogée en août 1947. Howard E. Hill, de Los Angeles, raconta au Transportation Club de la ville la découverte faite par un médecin retraité de Cincinnati, le Dr F. Bruce Russell, qui avait déménagé dans l’Ouest pour des raisons de santé. En 1931, expliqua Hill, Russell creusait un puits de mine près de la Vallée de la Mort lorsqu’il perça une grotte.
Au cours des années suivantes, Russell et un collègue, le Dr Daniel S. Bovee, affirmèrent avoir exploré au moins 32 tunnels sur quelque 466 kilomètres carrés de la Vallée de la Mort et du sud du Nevada. À l’intérieur, ils découvrirent trois géants momifiés de 2,40 à 2,70 mètres de haut, vêtus de vêtements ressemblant à de la peau de mouton teinte, ainsi que des artefacts évoquant des motifs égyptiens et amérindiens, des hiéroglyphes gravés dans le granit et une salle rituelle abritant les restes de dinosaures, d’éléphants et de tigres. Le 5 août 1947, le San Diego Union publia l’histoire sous un titre prometteur : « Momies, géants et cavernes souterraines ».
Ce fut un été mémorable. Fin juin, un pilote du nom de Kenneth Arnold signala neuf objets brillants au-dessus de l’État de Washington, et l’expression « soucoupe volante » fit son apparition. Début juillet, la base aérienne militaire de Roswell annonça avoir récupéré un « disque volant », avant de se rétracter le lendemain. Les Américains étaient prêts à livrer des secrets, aussi bien dans les airs que sur terre.
Les scientifiques du musée du comté de Los Angeles ont mis en évidence le problème le plus évident. Les dinosaures ont disparu des dizaines de millions d’années avant l’apparition des tigres et des éléphants, et leurs restes n’auraient pas pu être rassemblés dans la même salle par les mêmes personnes. Aucun archéologue n’a jamais été conduit sur le site. Russell a créé une société, Amazing Explorations, Inc., pour financer une expédition, mais n’a ensuite jamais retrouvé l’entrée. Sa voiture abandonnée a été retrouvée plus tard dans le désert, le radiateur percé et sa valise à l’intérieur. Bovee a également disparu des radars.
Les récits ultérieurs ont considérablement enrichi l’histoire de 1947, en y ajoutant notamment l’éclairage au gaz, des sphères faiblement radioactives qui brillaient dans l’obscurité et des machines comparables à des fours à micro-ondes, dont le premier exemplaire fut commercialisé la même année. Chaque ajout contribue à rendre la ville plus vivante. Aucun n’est accompagné d’un objet, d’une photographie ou d’un lieu précis.
Le désert de la marine
La version moderne de la légende comporte un chapitre final. Selon elle, les découvertes furent suivies par la prise de contrôle du territoire par l’armée, ce qui explique pourquoi personne n’a pu y retourner.
Les dates sont inversées. La station d’essais d’armement naval, devenue China Lake, fut créée en novembre 1943, près de quatre ans avant l’intervention de Hill, afin de tester des fusées pour la guerre du Pacifique. Elle devint l’une des plus vastes propriétés foncières de la Marine, couvrant plus de 400 000 hectares du désert de Mojave.
Le col de Wingate, lieu du récit de White, se situe à l’intérieur de ses terres et est interdit au public. La Vallée de la Mort, quant à elle, est un cas différent. Classée monument national en 1933, puis parc national en 1994, elle accueille chaque année environ un million de visiteurs, dont les canyons, les mines et la chaîne de Panamint. L’entrée supposée de la cité se trouve derrière une clôture érigée bien avant que quiconque ne prétende l’avoir découverte.

D’où viennent les serpents
Si le récit des Paiutes ne mentionne pas de serpents, et que les prospecteurs décrivaient des momies et des géants plutôt que des reptiles, alors le peuple serpent devait venir d’ailleurs. Il venait du XXe siècle.
En août 1929, le magazine populaire Weird Tales publia « Le Royaume des Ombres » de Robert E. Howard, où une ancienne race d’hommes-serpents, capables de prendre des visages humains, régnait secrètement dans l’ombre d’un âge oublié. Cette image se répandit pendant des décennies dans la littérature populaire et les écrits occultes, atteignant son apogée en 1999 avec la publication de « Le Plus Grand Secret » de David Icke , qui attribuait les gouvernements mondiaux à des reptiliens métamorphes – une hypothèse examinée dans notre dossier sur l’hypothèse reptilienne . Au fil du temps, elle intégra d’autres légendes underground américaines, notamment celle des « hommes-lézards » attribués aux Hopis, dont la cité aurait été exhumée sous Los Angeles en 1934 par un ingénieur minier .
L’affirmation selon laquelle des êtres serpents apparaîtraient sous terre sur six continents s’appuie sur des traditions chacune plus riche et plus étrange que ce résumé.
Dans les traditions hindoue, bouddhiste et jaïn, les nagas sont des êtres serpentins semi-divins qui habitent Patala, un monde de joyaux souterrain, et en gardent les trésors. On raconte que le roi naga Mucalinda s’enroula autour du Bouddha en méditation pour le protéger d’une tempête, et plusieurs dynasties indiennes historiques adoptèrent le nom de Naga. En Mésoamérique, le serpent à plumes, Quetzalcoatl pour les Aztèques et Kukulkan pour les Mayas, était un dieu du vent, du savoir et de l’étoile du matin. À Chichen Itza, le soleil couchant des équinoxes projette un serpent de lumière et d’ombre le long de l’escalier de la grande pyramide. La célèbre histoire selon laquelle les Aztèques attendaient le retour de Quetzalcoatl et l’auraient pris pour Cortés est aujourd’hui largement considérée par des historiens comme Camilla Townsend comme une légende écrite après la conquête. En Chine, les rois dragons règnent depuis des palais de cristal sous les mers et les rivières et font tomber la pluie.
La contribution de la Grande-Bretagne à l’ancienne liste, une classe de serpents sages souterrains appelés les adderamim, n’a pu être rattachée à aucune source celtique. On retrouve en revanche la trace de l’anguinum, un « œuf de serpent » que l’on disait formé de la salive de serpents enchevêtrés et prisé des druides, dans le récit de l’écrivain romain Pline l’Ancien, ainsi que celle des « pierres à vipères » percées, présentes dans les croyances populaires britanniques ultérieures. Les récits d’émergence des Hopis et des Zunis, qui racontent comment leurs peuples ont gravi une série de mondes antérieurs pour émerger par un sipapu, une ouverture dans la terre, décrivent des ancêtres humains sortant de terre, et non des serpents y vivant.
Le serpent et le monde souterrain se rencontrent à travers le monde, et la raison en est proche de la terre. Les serpents vivent dans les trous et les crevasses, disparaissent sous terre et réapparaissent. Ils muent et semblent renaître. Ils se rassemblent près de l’eau. De nombreux peuples, séparément, en ont fait les gardiens du caché et des profondeurs. Ce symbole partagé n’est pas la preuve d’une civilisation commune sous nos pieds.

Cités souterraines
Des villes souterraines ont été construites, et deux d’entre elles figurent parmi les lieux les plus étonnants de la planète. Aucune des deux n’a eu besoin d’une légende pour être découverte, et toutes deux ont été trouvées par hasard.
En 1963, un homme rénovant sa maison à Derinkuyu, en Cappadoce (Turquie centrale), découvrit par hasard un passage souterrain derrière un mur. Ce passage menait à une ville souterraine creusée dans la roche volcanique tendre, s’enfonçant à environ 85 mètres de profondeur et traversant de nombreux niveaux. On y trouvait des puits de ventilation, des étables, des cuisines, des chapelles et de grandes portes de pierre coulissantes permettant de sceller chaque niveau de l’intérieur. Elle aurait abrité jusqu’à 20 000 personnes et leur bétail. Ses niveaux les plus anciens remonteraient aux Phrygiens du premier millénaire avant notre ère, et la ville fut considérablement agrandie à l’époque byzantine pour servir de refuge contre les raids. Les Grecs de Cappadoce, qui la connaissaient sous le nom de Malakopi, continuèrent d’utiliser ses tunnels jusqu’au XXe siècle, date à laquelle l’échange de populations de 1923 les envoya en Grèce.
À Malte, en 1902, des ouvriers creusant des citernes pour de nouvelles maisons ont percé l’hypogée de Hal Saflieni, un complexe de chambres creusées dans le calcaire au fil des siècles, entre 4000 et 2500 avant notre ère. Ce site abritait les restes de milliers de personnes. Dans l’une de ces chambres, connue sous le nom de Salle de l’Oracle, la voix grave d’un homme résonne dans tout le complexe, et des études acoustiques y ont enregistré une forte résonance à des fréquences correspondant à celles de la voix humaine.
Ces deux sites témoignent du génie humain, fruit de la pierre, de la patience et de la peur. Fouillés, cartographiés et ouverts au public, ils prouvent l’existence de villes souterraines et révèlent les vestiges qu’une véritable cité souterraine laisse derrière elle.
Le verdict | Démystifié
La cité perdue sous la Vallée de la Mort repose sur le récit d’un prospecteur à un guide paiute incapable de la trouver, sur un livre relatant la disparition de mineurs partis à sa recherche, et sur un article de journal de 1947 évoquant un site jamais exploré par un archéologue, où dinosaures et tigres de l’ère glaciaire côtoieraient coexisteraient. On raconte que son entrée aurait été scellée par une base navale préexistante.
Ce qui se cache sous Shin-Au-Av
Ce qu’elle laisse derrière elle relève d’un mystère d’une autre nature. Un chef Paiute qui a suivi sa femme dans les ténèbres, et une légende d’Orphée racontée presque à l’identique par-delà un continent et un océan, par des peuples qui ne se sont jamais rencontrés. La première source imprimée de la version de la Vallée de la Mort demeure incertaine. De même, la raison pour laquelle cette histoire se répète sans cesse, en Grèce, au Japon et dans le Grand Bassin, avec sa règle immuable, l’est tout autant. Quiconque a perdu un être cher la comprendra sans l’aide d’un érudit.

Tom Wilson passa sa vie à chercher la cité que son grand-père lui avait décrite, et mourut sans la trouver. Le chef de l’histoire, quant à lui, se retourna et perdit ce qu’il était venu chercher. Dans les deux cas, le monde souterrain demeure là où les légendes l’ont toujours situé, hors d’atteinte, et pour ceux qui connaissaient le mieux la Vallée de la Mort, c’était avant tout une terre d’esprits, bien avant d’être un labyrinthe de tunnels.
Ce même mélange de montagne sacrée et d’habitants imaginaires entoure un autre site emblématique de l’Ouest américain : le mont Shasta, où naquirent les récits d’un peuple caché à l’intérieur de la montagne.
Que pensez-vous de cette publication ? Partagez sur vos réseaux sociaux préférés.
|
Pensez à nous offrir un café ! |




