Mysticité

L’interaction entre les entités surnaturelles et les humains fascistes et eugénistes

L’attrait du Fascisme pour les « nouvelles sciences » et l’attraction d’entités aliens surnaturelles.

Et si Adolf Hitler n’était qu’une marionnette manipulée par une société secrète ? Un vulgaire pion dominé par des «magiciens», qui lui dictèrent Mein Kampf, et par l’organisation de la SS, véritable matrice des «hommes nouveaux»?

Ces élucubrations peuvent prêter à sourire… Et pourtant : elles furent développées en 1960 dans Le Matin des magiciens, un best-seller du journaliste Louis Pauwels et du chimiste Jacques Bergier, qui se vendit à 1 million d’exemplaires.

Ce pavé de 500 pages, présenté comme une «introduction au réalisme fantastique», se proposait d’explorer des connaissances secrètes et autres pans cachés de l’Histoire : les vestiges de civilisations extraterrestres, les secrets du manuscrit de la mer Morte, le pouvoir de la téléphathie, mais aussi… le nazisme.

On y découvrait qu’une organisation tirait les ficelles du IIIe Reich, dont le but ultime aurait été de dominer le monde et de changer l’humanité : a Société Thulé (la Thule-Gesellschaft), qui aurait secrètement guidé Adolf Hitler et les dirigeants nazis.

Dans Le Matin des magiciens, Louis Pauwels et Jacques Bergier développent une théorie du complot cosmique et ésotérique particulièrement captivante . Selon eux, cette organisation n’était pas un simple club politique, mais le centre opérationnel d’une « conspiration magique » dont les ambitions dépassaient de loin les simples conquêtes militaires.

Le but ultime du IIIe Reich n’aurait pas été seulement de dominer le monde, mais de faire émerger une nouvelle race d’hommes supérieurs (l’Übermensch), des « hommes-dieux » dotés de pouvoirs psychiques et spirituels inédits. La Société Thulé aurait servi de pont avec des maîtres secrets ou des puissances invisibles (parfois associées à des mythes de civilisations souterraines comme l’Agartha ou le Vril).

Une guerre magique : Le conflit mondial est réinterprété par les auteurs comme une guerre spirituelle et magique entre différentes conceptions du monde, rejetant la science moderne occidentale au profit d’une « science nazie » (comme la doctrine de la glace éternelle d’Hörbiger).

L’interaction avec les entités surnaturelles

Nigel Kerner est un essayiste britannique qui s’intéresse depuis longtemps au domaine de l’ufologie. Il prétend que les aliens viennent sur Terre pour récolter les âmes humaines. Ce journaliste anglais a découvert que ces Aliens sont à la fois les gardiens de notre enfer et les concepteurs de notre  » évolution « .

Danielle Silverman, l’assistante de Nigel Kerner, a expliqué la pensée de ce dernier :

« Kerner a défini un concept fascinant, expliquant qu’une ‘âme’ pourrait être un champ d’information dérivationnel qui sortirait d’une cadence naturelle et qui serait apparu dans l’Univers au moment du big bang. Ce champ détient le pouvoir de maintenir l’information dans ce qu’il a appelé un champ électro-spatial morphogénétique avec une portée éternelle d’existence sous quelque forme que les circonstances le permettent.

L’âme est donc un mécanisme ancestral contigu et cohérent de rétention d’informations. Nigel a fait valoir que si les Gris [une race d’extraterrestre] étaient des formes robotiques créées et fabriquées artificiellement, ils trouveraient dans la structure de nos ‘âmes’ comme un équivalent à leurs propres créateurs. Ce serait un équivalent qu’ils essayeraient de combiner avec leur propre nature eux-mêmes.

Selon lui, les ‘Gris’ seraient des machines biologiques possédant une intelligence artificielle. Ils seraient capables d’envoyerdes robots super intelligents bien plus avancés que ceux que nous envoyons maintenant nous-mêmes pour explorer l’Univers. »

Les Gris et l’Intelligence Artificielle. Les messies biomécaniques

Danielle a poursuivi sur ce que sont les Gris :

« Cependant, elles sont sujettes à l’usure comme le sont toutes les entités dérivées de l’atome à cause de la deuxième loi de la thermodynamique qui les conduit dans des états de décomposition de plus en plus grands avec le temps. Cependant, une propriété non atomique, telle que ‘l’âme’, est immunisée contre cette deuxième loi. L’acquisition de cette propriété est donc leur but ultime, leur ‘Saint Graal’ pour ainsi dire. C’est une propriété qu’ils ne pourront jamais connaître ou comprendre dans leurs propres termes puisque ce sont des créations artificielles purement atomiques.

La seule perception qu’ils possèdent est l’effet que l’âme a sur les atomes. En d’autres termes, il s’agit de la différence entre une entité naturellement vivante et leur état artificiel. Ironiquement, ce que recherchent ces entités artificiellement intelligentes, c’est la survie éternelle. Les Gris et toute vie physique qu’ils pourraient reconstituer à partir des codes ADN qu’ils possèdentde la part de leurs créateurs, ne peuvent pas accéder à l’état au-delà de la mort. Ils n’ont pas d’âme, ils ne peuvent pas naître. Ils essaient de nous utiliser comme un pont pour que ‘l’âme’ écrive leurs programmes en nous par le biais du génie génétique et de l’implantation afin que, à travers nous, ils puissent puiser dans une existence éternelle. »

Entretien avec l’historien Eric Kurlander, qui a publié un livre analysant la fascination des nazis pour l’occultisme.

L’historien Eric Kurlander analyse la fascination du Troisième Reich pour l’occultisme et les para-sciences dans son ouvrage Hitler’s Monsters. Il démontre que le régime national-socialiste a institutionnalisé ces croyances ésotériques comme alternative à la science moderne pour légitimer son idéologie raciale.

Kurlander montre avec quelle rapidité des idées irrationnelles peuvent s’implanter, même à une époque antérieure aux réseaux sociaux. »

En étudiant l’astrologie, certaines pratiques archéologiques, historiques et folkloriques, et d’autres théories scientifiques, qu’il regroupe sous le vocable d’«imaginaire surnaturel», Kurlander raconte comment la popularité de cette pensée surnaturelle a servi aux nazis dans la création de leur propre réalité politique en Allemagne.

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Aux États-Unis, History Channel et les pages d’Amazon sont littéralement saturées d’histoires de nazis fascinés par les loups-garous, qui vouaient un culte à des dieux païens ou qui affirmaient communiquer avec des extraterrestres.

Comme l’écrivait encore récemment l’historien Peter Steudenmaier dans la revue Aeon, toutes ces débats autour de la fascination pour l’occultisme chez les nazis compliquent singulièrement la tâche de ceux qui souhaitent parler des réalités du fascisme. Car après tout, si l’Holocauste a été provoqué par des forces surnaturelles, pourquoi se préoccuper de la manière dont des humains ont procédé? Mais cela ne veut pas dire que la relation des nazis avec ce type de pensée marginale n’a aucun sens.

Nous avons récemment parlé avec lui de la théorie dite de la glace éternelle, de l’antisémitisme qui sous-tend toutes les critiques nazies à l’égard de la science dominante et des leçons que l’on peut tirer du déni de réalité des nazis dans notre époque de post-vérité.

Qui s’intéressait à la pensée surnaturelle en Allemagne de 1918 à 1945 ? Était-ce général ? Pensez-vous que les nazis y croyaient vraiment ou qu’ils trouvaient la chose politiquement commode ?

Les élites urbaines progressistes instruites et les intellectuels juifs étaient naturellement les moins enclins à considérer tout cela comme authentique, ou à le considérer comme autre chose qu’une pathologie de la modernité, une pathologie particulièrement développée en Autriche et en Allemagne –et qu’il fallait traiter. Certains d’entre eux connaissaient des gens qu’ils respectaient par ailleurs et qui trouvaient cela intéressant. Ils s’inquiétaient de leur réaction, mais la plupart de ces élites n’y croyait absolument pas. Pour eux, c’était du bidon.

Parlons à présent des classes moyennes et du prolétariat en Allemagne et en Autriche.

La pratique religieuse traditionnelle s’y était affaiblie au cours du XIXe siècle. La Première Guerre mondiale avait semé énormément de troubles à cet égard car elle avait tout remis en question. Beaucoup de gens étaient –je vais utiliser à regret les termes que certains intellectuels de l’époque utilisaient– «à demi éduqués» ou «semi-éduqués»; Theodor Adorno pouvait alors déclarer que «l’occultisme est la métaphysique des imbéciles».

Disons que nous parlons donc clairement de gens qui étaient suffisamment éduqués pour désirer une alternative à la religion traditionnelle, et pour pouvoir argumenter scientifiquement ou avec un peu d’autorité sur des questions telles que la religion, les sciences, la politique, et qui considéraient alors que ces doctrines alternatives, ces instituts et ces cours de parapsychologie, ou bien la lecture du tarot, venaient un peu atténuer le désenchantement du monde provoqué par une industrialisation de masse. Voilà quelle était la situation de millions d’Allemands et d’Autrichiens. (Et c’était aussi vrai en Grande-Bretagne et en France!)

Pourquoi tant de nazis, en particulier, y croyaient-ils ou trouvaient-ils cette pensée intéressante ou potentiellement utile pour manipuler la population ?

Parce qu’ils avaient grandi à une époque de véritable floraison de la pensée surnaturelle à travers toute l’Allemagne et en Autriche. Même les nazis les plus sceptiques considéraient cette pensée surnaturelle comme un outil.

Au cours des années 1920, Hitler et Goebbels font par exemple tous deux le constat que les adeptes de la pensée völkisch  sont les plus susceptibles d’adhérer au parti nazi. Nombre de ces personnes n’auraient rien contre l’idée de se promener «vêtues de peaux d’ours», comme Hitler l’écrit dans Mein Kampf, quand il évoque les runes.

La pensée völkisch est un mouvement idéologique, culturel et politique allemand né à la fin du XIXe siècle, combinant un nationalisme romantique, un racisme biologique (notamment l’antisémitisme) et un rejet de la modernité. Elle a constitué le socle idéologique direct du nazisme, en fournissant à Adolf Hitler et ses théoriciens les concepts clés de leur vision du monde.

Mais Hitler et Goebbels ont par ailleurs clairement fait savoir que le nazisme n’avait rien à voir avec tout ce folklore, ce qui permet à certains d’affirmer qu’Hitler n’y croyait pas du tout et que c’était de la pure manipulation. Mais si tel était le cas, la question que je pose est celle de savoir pourquoi Churchill, Roosevelt ou Léon Blum n’ont pas eu recours à une telle pensée pour s’adresser leurs électeurs ? C’est tout simplement parce que la pensée surnaturelle ne faisait pas partie de la panoplie politique dans leurs pays respectifs.

Attardons-nous un instant sur la France : en France, on n’assiste à aucune politisation ou racialisation de la pensée surnaturelle. Il y a bien ce que l’on appelle la théosophie en Grande-Bretagne et en Amérique, mais c’est un mouvement relativement inoffensif, où des gens se réunissent dans un salon pour tenter de se connecter aux esprits ou pour écrire des nouvelles sur l’Atlantide –la belle affaire!

Le concept des races-racine, élaboré par Helena Blavatsky, fondatrice russe de la théosophie, n’a jamais été pensé comme la base d’une théorie de la «race supérieure» ou d’une guerre des races que les progressistes et conservateurs qui alternent à la tête de la Grande-Bretagne et des États-Unis auraient pu utiliser à des fins politiques. Il n’influence en rien la politique étrangère ou sociale d’un Roosevelt ou d’un Churchill.

Mais en Allemagne, de très nombreux membres ou soutiens du parti nazi emploient des mots et des idées directement inspirés par ces théories «scientifiques» occultes et surnaturelles. On croit ainsi à l’existence de races inférieures, et à une civilisation de Thulé.

Vous faites une distinction entre la pseudoscience, qui tente (sans y parvenir) de se faire une place au sein de la science conventionnelle, et ce que vous appelez la «para-science» qui travaille dans les marges, et dont l’épistémologie est fondé sur la croyance.
Quelle était la relation, en Allemagne, entre les gens qui essayaient encore de s’inscrire dans le cadre d’une activité scientifique internationale et globalisée durant les années 1920 et 1930 et ceux qui s’adonnaient à ces expériences para-scientifiques de plus en plus soutenues par le régime ?
Je pense notamment à la théorie de la glace éternelle –cette idée que tout notre univers aurait été créé par la collision de deux étoiles, collision qui aurait projeté partout des lunes et des planètes glaciales– qui rejoint certaines des idées de la mythologie nordique, ce qui lui vaut l’appui des nazis malgré son côté plus que nébuleux ?

Au cours des années 1910 et 1920, les scientifiques du courant dominant démontrent facilement l’amateurisme de la para-science. Il n’existe pas assez de postes universitaires ou d’instituts de recherche officiellement parrainés par le gouvernement impérial allemand, autrichien ou de la République de Weimar pour promouvoir la théorie de la glace éternelle dans le monde.

Mais cette théorie était extrêmement populaire chez les penseurs völkisch et ésotériques, comme chez certains ingénieurs qui ne comprenaient pas tout à fait la physique moderne, mais qui connaissaient assez de jargon technique pour en adopter les idées générales et faire valoir qu’elles étaient une alternative valable à la «physique juive».

Au cours des années 1930, Hitler et Himmler décernent le titre honorifique de docteur honoris causa à Philipp Fauth, co-auteur encore vivant de la théorie de la glace éternelle, la «cosmogonie glaciaire» comme ils l’appelaient. Ils le placent alors, avec Hans Robert Scultetus, météorologue de formation, à la tête d’une Division internationale de recherche sur la théorie de la glace éternelle en 1935 ou 1936, au sein de l’Ahnenerbe, l’énorme l’Institut sur la Recherche Ancestrale créé par Himmler.

Le seul but de cette division est de coordonner et de propager la théorie de la glace éternelle comme doctrine nazie officielle.

Un an plus tard, ils commencent à recevoir des lettres désagréables en provenance de l’Académie des sciences de Prusse ou de physiciens et de géologues professionnels, qui leur disent, en gros:

«Vous faites quoi les gars ? Nos gamins n’ont plus les moyens d’étudier sérieusement les mathématiques, nous essayons de reconstruire nos forces armées et d’améliorer notre technologie et vous, vous diffusez ces publications officielles qui prétendent que la théorie des glaces éternelle est tout aussi valable voire meilleure que la géologie et la physique modernes ? C’est vraiment problématique».

Ces vrais scientifiques, renommés, pour autant que je puisse le dire, ont été tout simplement ignorés. Himmler ne les a pas mis en prison ou quoi que ce soit, il a tout bonnement ignoré leurs protestations.

Par contre, pour les protestataires proches de la SS, comme un certain Georg Hinzpeter, les ennuis sont au rendez-vous. Tout ce que Hinzpeter s’est contenté d’écrire, c’est:

«Vous savez, si nous nous appuyons sur ce que nous avons trouvé au cours des trente dernières années en physique et en géologie, certains calculs et affirmations de Hörbiger [principal auteur de la théorie de la glace éternelle] datant de près de quarante années –et ce n’est pas de sa faute si nous étions alors dans les années 1890– ne tiennent plus tout à fait la route, et nous devrions peut-être repenser ces prémisses.»

Himmler, Scultetus et Edmund Kiss (qui écrivait des romans sur l’Atlantide et n’était pas même un scientifique) lui répondent à peu près ceci:

«Devinez quoi? Nous disposons maintenant d’un protocole [le protocole Pyrmont]. Toute personne qui travaille sur la théorie de la glace éternelle doit désormais souscrire à ses principes de base» –c’était une véritable Bible.

«Et si vous ne le faites pas, vous ne serez pas autorisé à publier, du moins pas avec l’imprimatur du gouvernement, et vous n’obtiendrez pas le moindre financement.»

En 1939, la théorie de la glace éternelle est devenue une sorte d’orthodoxie très rigide.

Comme dans d’autre domaines, le Troisième Reich savait se montrer un peu moins totalitaire quand le besoin s’en faisait sentir. Ils n’allaient tout de même pas se passer des services de brillants scientifiques «aryens» qui payaient leurs impôts et soutenaient les efforts de l’armée sous prétexte qu’ils trouvaient cette théorie ridicule. Mais ils n’allaient pas pour autant changer de point de vue ni la manière dont ils distribuaient des subventions.

Quelles autres théories, à part la théorie de la glace éternelle, le régime a-t-il soutenu de cette manière ?

Eh bien, tout l’appareil de la théorie des races est autant fondé sur des idées tirées de la religion indo-aryenne, de la mythologie nordique et des doctrines occultes que sur la para-science, la biologie moderne ou l’eugénisme.

L’eugénisme tel que pratiqué dans la plupart des pays occidentaux était limité par le fait que ces gens voulaient être acceptés par la biologie conventionnelle.

L’eugénisme était donc une pseudo-science, pas une para-science.

L’eugénisme est né de la génétique et de la biologie courantes, mais en a tiré des conclusions qui étaient totalement déconnectées des capacités scientifiques ou de la réalité de l’époque. Et quand l’eugénisme a démontré son caractère ô combien destructeur, tant sur le plan scientifique qu’idéologique, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, il été rangé dans les oubliettes de l’histoire.

C’est l’Eugénisme Californien qui a inspiré le Nazisme

Dans le cas des nazis, c’est le contraire. S’ils acquiescent à certaines théories du mouvement eugénique et affirment de ci de là s’inspirer de tel ou tel eugénisme scandinave ou britannique, quand on regarde leurs argument sur la race, avec les Juifs dépeints comme monstrueux et les Slaves comme des «sous-hommes», tandis que les civilisations indiennes, japonaises, voire persanes et arabes sont considérées comme au moins en partie indo-aryennes, tout est imprégné d’ariosophie, de théosophie et d’anthroposophie –ces grandes doctrines occultes qui sont si populaires en Allemagne et en Autriche.

Tout cela a si peu à voir avec la science empirique, et même avec la pseudo-science pratiquée ailleurs au cours de la première moitié du XXe siècle, que la voie s’en trouve grande ouverte pour tous les délires fantasmagoriques en politique.

Dans quelle mesure le sentiment anti-scientifique au sein du parti nazi était-il antisémite ?

Les nazis pensaient, assez simplement, qu’existaient de nouvelles sciences, de nouvelles façons de faire des choses, que les scientifiques traditionnels n’avaient pas acceptées parce qu’ils avaient été corrompus par des matérialistes juifs de gauche qui ne comprennent pas les aspects mystiques de l’existence.

Parce que les Juifs, faisaient-ils valoir, étaient des gens mauvais, égoïstes et sans âme, qui étaient tout simplement incapables d’opérer une connexion organique entre l’âme et le corps –sans parler de toutes les autres idées que les adeptes de la pensée völkisch et ésotérique, et beaucoup de nazis, avaient acceptées.

Vous soutenez que, vers la fin de la guerre, la pensée miraculeuse a causé un préjudice stratégique et militaire grave à l’effort de guerre nazi. Quels ont été les effets de cette pensée magique sur les décisions qui ont mené à la défaite et après la défaite ?

J’ai le sentiment que l’imaginaire surnaturel et le rejet par les nazis de la science dominante au profit de la para-science ont eu un impact sur leur capacité, tant sur le plan financier que logistique, à utiliser de manière optimale leurs ressources militaires.

Je donne des exemples, comme le programme de fusées, celui sur les rayons de la mort et d’autres choses que les SS ont tenté de mettre au point, sans parler de l’aversion d’Hitler pour la technologie nucléaire. Je ne l’ai pas quantifié, l’effet n’a peut-être été que marginal, et il reste beaucoup de recherches à faire dans ce domaine.

Peut-être que la pensée surnaturelle n’a fait qu’affaiblir de manière minime la capacité des nazis à produire ce dont ils avaient vraiment besoin à un moment donné –plus de bombardiers, plus de chasseurs– et qu’ils auraient perdu la guerre de toute façon. Mais il est clair que cette pensée a eu un impact.

Nous sommes en effet à un moment historique, en Autriche et en Allemagne, où, pour diverses raisons, la popularité intrinsèque de certaines idées occultes et des doctrines parascientifiques, celle des religions alternatives, de la mythologie nordique et du folklore allemand, aiguillonnée par des crises comme la Première Guerre mondiale ou la Grande dépression des années 1930, permet à l’imaginaire surnaturel de se répandre de manière plus large jusqu’à devenir une composante dangereuse de la pensée politique, un phénomène que l’on n’observe dans aucun autre pays à ce moment-là.

Après la guerre, une fois l’Allemagne vaincue, ce genre de pensée surnaturelle disparaît du domaine de la politique, et n’existe plus guère que sous la forme de passions privées. Plus d’instituts de recherche soutenus par Himmler ou Hitler pour parrainer des études sur la parapsychologie, les sourciers ou la théorie de la glace éternelle –c’est terminé.

Après l’effondrement du ministère de la Propagande de Goebbels, plus aucun dirigeant politique allemand ne promeut l’astrologie comme moyen de propagande ni ne menace des gens de représailles de la part de «loups-garous» nazis. Pour moi, c’est fondamental.

Malgré cela, les gens continuent de se passionner pour le surnaturel! Ils jouent à des jeux vidéos, lisent Harry Potter. Mais la plupart d’entre eux font la différence entre le surnaturel et la science empirique; entre le fantastique et la politique. Je pense que depuis 1945, les Allemands sont devenus beaucoup plus allergiques que d’autres à tous ces modes de pensées organiques, racistes, völkisch précisément à cause de ce qui s’est passé en Allemagne entre la fin du XIXe siècle et 1945. Cela n’a pas disparu, mais cela n’est plus désormais que du ressort du privé –et manipulé avec précaution.

L’une des choses qui fait que les progressistes, les gens de gauche et même les centristes sont si en colère contre l’administration Trump et ses dénis de réalité, c’est ce sentiment que rien de ce que l’on peut dire ou faire ne change quoi que ce soit.
Les adversaires et opposants du nazisme en Allemagne ont-ils fait quelque chose dont les Américains pourraient s’inspirer pour résister à cette invasion du surnaturel dans le discours politique et la psyché nationale ?

Je pense sincèrement qu’entre un quart et un tiers des personnes qui vivent dans des sociétés industrialisées modernes sont sensibles aux sirènes du fascisme.

Ils peuvent bien déclarer tout haut qu’ils croient en la démocratie, en les élections et en certains droits individuels, mais en fin de compte, ils seraient prêts à sacrifier ces mêmes droits si cela pouvait leur permettre de vivre au sein d’une communauté nationale biologique qui correspond à la vision qu’ils se font de leur pays. Et ils seraient alors prêts à abandonner toutes sortes de droits voire à expulser les étrangers eux-mêmes.

Et si vous souhaitez lutter contre les gens qui ont une telle vision des choses, vous souhaitez aussi faire en sorte de ne pas vous aliéner les personnes plus rationnelles, celles qui évaluent correctement la dangerosité d’une telle dérive et qui ne se rangeraient du côté des fascistes que par peur de ce que pourrait proposer une alternative de gauche trop radicale à leurs yeux.

Voilà pourquoi il est important de ne pas exagérer ou diaboliser certaines idées, car oui, certains points de vue sont légitimes, même si vous n’êtes pas d’accord avec eux. Voilà pourquoi il faut être attentif aux termes qu’on emploie pour identifier et dénoncer la pensée fasciste, raciste ou surnaturelle.

Cela n’a rien d’évident, car la pensée surnaturelle fait un peu penser au dentifrice qu’il est extrêmement difficile de faire rentrer dans le tube une fois qu’il en est sorti.

Lorsque des réponses religieuses ou surnaturelles sont données, des années durant, à des problèmes complexes, il devient par exemple très compliqué d’affirmer soudainement :

«Oui, le réchauffement climatique est un fait indéniable. La seule question qui nous est désormais posée c’est celle de la gravité de la situation et de ce que nous pouvons faire pour y remédier.» Ou bien de dire: «Non, le monde n’a pas 5.000 ans, le monde a des milliards d’années, il faut accepter la science et l’évolution des espèces.»

Il est devenu très compliqué, même pour des conservateurs –et ne parlons pas des progressistes–, de dire cela et de se faire quand même élire.

Lorsqu’il est question de certains de ces fondamentaux sur lesquels s’appuie notre réalité politique et sociale, tous les gens instruits, tous les citoyens, peu importe leur orientation politique, devraient se mettre d’accord et pousser dans le même sens. Malheureusement, c’est loin d’être le cas…

Kurlander tire un signal d’alarme sur le déclin contemporain de la pensée rationnelle.

Le regain de popularité des théories du complot, de la prolifération des « fake news »  crée le même type de terrain fertile. Lorsque la vérité est délégitimée, les rhétoriques irrationnelles — dans lesquelles l’antisémitisme sert historiquement de clé d’explication universelle — reprennent de la force.

La banalisation actuelle des discours extrémistes dans l’espace médiatique et politique est explicite.

Kurlander démontre que le danger ne vient pas uniquement des franges radicales et marginales, mais de la complaisance des forces démocratiques traditionnelles qui, en reprenant certains codes ou en refusant de combattre frontalement ces rhétoriques, permettent à l’antisémitisme et à la xénophobie de s’installer de nouveau au centre du débat public.

Pour Eric Kurlander, l’antisémitisme d’aujourd’hui ne doit pas être vu comme un phénomène isolé, mais comme le produit d’un « recul de la raison » généralisé.

La fragilisation de la vérité factuelle au profit de croyances mystiques ou complotistes réactive inévitablement les pires préjugés de l’histoire.

Dans le prolongement direct des thèses de l’historien Eric Kurlander sur le « recul de la raison » et l’avènement des vérités alternatives, les conflits contemporains impliquant Israël sont devenus le principal laboratoire d’une guerre de l’information mondiale.

Alimentées par l’intelligence artificielle générative, les fake news y prolifèrent massivement pour manipuler les opinions publiques.

Dans l’urgence des chaînes d’information en continu et la course aux partages, plusieurs fausses informations majeures ont été involontairement validées par des médias officiels ou des personnalités politiques avant d’être démenties par des cellules de fact-checking.

La réalité historique : Le mysticisme nazi et la quête de l’« Aryen divin »

Dans l’histoire réelle, comme l’a démontré Eric Kurlander, les hauts dignitaires nazis (notamment Heinrich Himmler et Richard Walther Darré) croyaient sincèrement que la race germanique avait des origines surnaturelles ou divines.

Des entités comme ancêtres : À travers des sociétés ésotériques comme la Société de Thulé ou l’institut de recherche SS Ahnenerbe, les idéologues nazis cherchaient les traces d’une race primordiale (les Hyperboréens ou les Atlantes). Pour eux, les « Aryens » n’étaient pas de simples humains, mais les descendants de demi-dieux ou d’entités cosmiques supérieures. (Les Nephilim)

L’énigme ancestrale de la descendance des « anges déchus »

L’eugénisme comme restauration magique : Dans cette vision mystique, l’eugénisme (la stérilisation forcée, l’élimination des personnes handicapées et le judéocide) n’était pas seulement une politique médicale pseudo-scientifique. C’était une tentative de purifier le sang pour retrouver les pouvoirs surnaturels perdus de leurs ancêtres divins. Le métissage était vu comme une « pollution spirituelle et biologique » qui coupait l’homme germanique de ses forces cosmiques.

L’alliance entre Nazisme et Islamisme

Le rejet de la modernité occidentale : Le nazisme et l’islamisme naissant (comme les Frères musulmans en Égypte) partageaient une aversion commune pour la démocratie libérale, le capitalisme financier et le communisme soviétique, qu’ils associaient à des inventions destructrices de l’ordre traditionnel.

La haine des Juifs a servi de pont idéologique évident. Les nazis ont massivement diffusé de la propagande en langue arabe (et traduit une version expurgée de Mein Kampf) en fusionnant l’antijudaïsme traditionnel et les théories du complot occidentales.

Le rejet de la démocratie libérale : « La trahison des valeurs »

Pour le nazisme comme pour l’islamisme naissant, la démocratie parlementaire est le régime de la faiblesse, de la division et de la corruption.

La vision des Frères musulmans : Pour Hassan al-Banna, l’importation des institutions politiques occidentales (parlement, partis politiques) en Égypte après la chute de l’Empire ottoman est une catastrophe. Les partis politiques sont vus comme des facteurs de division qui brisent l’unité de la Oumma (la communauté des croyants). L’islamisme oppose à la souveraineté du peuple (démocratie) la souveraineté exclusive de Dieu (Hakimiyya).

La vision nazie : Le NSDAP s’est construit contre la République de Weimar, perçue comme un régime faible imposé par les vainqueurs de 1918. À la démocratie pluraliste, le nazisme oppose le Führerprinzip (le principe du chef unique) et la communauté organique du peuple (Volksgemeinschaft).

Le point de convergence : Les deux mouvements prônent un système totalitaire et holiste, où l’individu doit s’effacer totalement derrière le collectif (la Race pour les nazis, la Religion pour les islamistes), dirigé par une autorité suprême incontestée.

La haine du capitalisme financier : L’obsession du complot « cosmopolite »

Le capitalisme industriel et financier, qui bouleverse les structures sociales traditionnelles dans l’entre-deux-guerres, est leur deuxième ennemi commun.

La vision des Frères musulmans : Les islamistes dénoncent le capitalisme comme une machine d’exploitation coloniale qui introduit l’usure (Riba, strictement interdite en Islam), l’individualisme forcené et le matérialisme. Ils y voient une tentative occidentale de corrompre les mœurs islamiques traditionnelles par l’argent et le luxe.

La vision nazie : Fidèle à la propagande völkisch, le nazisme sépare le « capitalisme productif » (allemand) du « capitalisme spéculatif et financier », qu’il qualifie de « juif » et d’international.

La fusion complotiste : C’est ici que s’opère une jonction idéologique majeure. La propagande nazie en langue arabe (diffusée par la station radio de Zeesen) s’est efforcée de convaincre les milieux islamistes que le capitalisme international était l’outil secret d’un complot sioniste mondial pour asservir l’Orient et détruire ses traditions.

L’attrait du fascisme historique pour l’ésotérisme et l’idéologie d’extrême gauche contemporaine

Ce mariage peut sembler contre-intuitif. Pourtant, les historiens et les politologues mettent en lumière des mécanismes cognitifs et structurels similaires, bien que les buts politiques et les valeurs fondamentales paraîssent  diamétralement opposés.

Si le fascisme et le nazisme ont utilisé l’ésotérisme pour justifier la hiérarchie raciale, l’extrême gauche moderne s’empare parfois de formes de spiritualité alternative dans une perspective d’émancipation et de combat contre les structures de domination.

De l’Ésotérisme au Néofascisme : Le Piège Secrètement Politique de la « Conspiritualité »

La « réévaluation » des savoirs face à la science moderne

Côté fasciste (Passé) : Le nazisme rejetait la science rationnelle matérialiste (qualifiée de « juive ») pour valoriser des théories pseudo-scientifiques cosmologiques (doctrine de la glace éternelle) et des mythes païens fondés sur le sang et le sol.

Côté extrême gauche (Présent) : Certaines franges de la gauche radicale (notamment dans la mouvance écoféministe ou décoloniale) opèrent une critique de la science moderne, perçue comme un outil intrinsèquement « patriarcal », « capitaliste » ou « occidental ». On assiste à une réhabilitation de savoirs dits « ancestraux », de la néo-sorcellerie (la figure de la sorcière comme première féministe persécutée) ou du chamanisme pour contrecarrer la vision technicienne du monde.

Le manichéisme : Là où le nazi plaque une grille ésotérico-raciale (les Aryens divins contre le complot juif mondial), certaines dérives de la gauche radicale adoptent une grille ésotérico-sociale rigide (le peuple pur contre l’élite occulte mondialiste, les forces de l’argent ou des sociétés secrètes comme le Forum économique mondial).

L’extension de cette grille de lecture binaire au conflit israélo-palestinien, souvent qualifiée par les politologues de « palestinisme ».

  • La figure du Palestinien cesse d’être celle d’un peuple en quête d’un État pour devenir l’incarnation mystique de la figure du « Damné de la Terre », le symbole absolu de la pureté de la victime et de la résistance face à la modernité occidentale destructrice.
  • L’État d’Israël n’est plus analysé comme une nation avec ses paradoxes, sa politique et sa sécurité, mais comme l’avatar ultime du Mal systémique : le concentré absolu du colonialisme, de l’impérialisme occidental, du capitalisme militaro-industriel et de la domination blanche.

C’est sur ce terrain que s’opère la jonction la plus dangereuse avec les mécanismes dénoncés par les historiens comme Eric Kurlander. Pour soutenir cette vision manichéenne, certains discours réactivent, de manière consciente ou inconsciente, des structures narratives issues de l’antisémitisme classique :

  • Le mythe de l’omniprésence occulte : L’affirmation selon laquelle les institutions internationales, les gouvernements occidentaux et les grands médias sont « contrôlés » par un lobby sioniste invisible. On passe ici de la critique légitime de la politique d’un gouvernement à une théorie du complot mondial.
  • Le renversement des symboles : En attribuant à Israël une volonté de puissance occulte ou des caractéristiques « monstrueuses » (comme les accusations de manipulation biologique, de trafic d’organes ou de rituels de cruauté gratuite envers les enfants), la rhétorique emprunte directement au folklore de la diabolisation.

Le phénomène de la « convergence des extrêmes »

Ce réductionnisme moral crée une passerelle idéologique inattendue entre la gauche radicale et l’extrême droite nationaliste ou complotiste :

  • Une haine partagée des mêmes symboles : L’opposition à Israël, au Forum économique mondial (Davos) et aux élites financières mondiales devient un point de rencontre où militants d’extrême gauche et d’extrême droite partagent les mêmes visuels, les mêmes slogans et les mêmes canaux de désinformation sur les réseaux sociaux.
  • Le sacrifice de la nuance : Dans les deux cas, le rejet du rationalisme et de la complexité des faits permet d’adopter un récit rassurant pour l’esprit : celui d’un monde corrompu par une minorité malveillante, qu’il suffirait d’abattre pour restaurer l’ordre traditionnel ou la justice universelle.

En fin de compte, que la grille soit ésotérico-raciale (le nazisme) ou ésotérico-sociale (les dérives radicales modernes), le danger reste le même : la perte de la pensée critique au profit d’un dogme qui déshumanise l’adversaire et prépare le terrain à la violence politique.

Nous alimentons les êtres de l’ombre, nos expériences les plus intenses et nos structures sociales ne sont pas de simples accidents historiques, mais le carburant direct de forces invisibles.

Dans cette perspective, les structures fascistes, élitistes ou eugénistes, antisémites ou palestinistes, ne sont que des rouages terrestres. Les dirigeants de ces systèmes sont perçus soit comme des marionnettes inconscientes, soit comme des collaborateurs hybrides chargés de trier, calibrer et traumatiser la population humaine pour optimiser le rendement énergétique du circuit.

Ce monde matériel est un circuit fermé pour l’extraction d’énergie


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